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Association Fraternité et Communauté Catholique
Internationale
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Mon cher Wormwood,
Tu m'affirmes que tu contrôles les lectures de ton sujet et t'arranges à ce qu'il voie beaucoup son ami matérialiste; j'en prends bonne note. Mais n'es-tu
pas un peu candide ? Tu parais croire que c'est par le raisonnement qu'il échappera aux griffes de l'Ennemi, le Dieu des chrétiens. S'il avait vécu quelques siècles plus tôt, c'eût été
possible.
Alors, les hommes distinguaient assez bien les choses prouvées de celles qui ne le sont pas, et lorsque la preuve était faite, ils croyaient vraiment. Leurs actes dépendaient encore de
ce qu'ils pensaient et ils changeaient leur manière de vivre quand la logique le leur conseillait. Mais, grâce à la presse et à d'autres armes similaires, nous avons profondément altéré
cette disposition.
Dès son enfance, une douzaine de systèmes philosophiques incompatibles entre eux dansent une sarabande dans la tête de ton sujet. Les doctrines ne lui paraissent pas, à première vue,
"vraies" ou "fausses", mais bien "académiques" ou "pratiques", "usées" ou "contemporaines", "conventionnelles" ou "impitoyables". Pour l'éloigner de l'Église, ton plus sûr allié n'est
pas le raisonnement, mais bien le jargon philosophique. Ne perds pas ton temps à lui représenter le matérialisme comme une vérité; fais-lui penser qu'il est fort, ou pur, ou courageux,
qu'il est la sagesse de l'avenir. Voilà ce qu'il aimera.
Le danger d'une discussion réside en ceci que le débat est ramené sur le terrain propre de l'Ennemi, qui peut ainsi aligner Ses arguments, alors que, dans le domaine de la vraie
propagande telle que je l'entends, Il s'est montré depuis des siècles très inférieur à Notre-Père-des-Enfers. Par la seule discussion, tu éveilles la raison de ton sujet, et qui peut en
prévoir les répercussions? Même si tout un enchaînement de pensées tourne à notre avantage, tu découvriras que tu as encouragé chez lui l'habitude néfaste des conclusions générales et
détourné son attention du flux des perceptions sensorielles. Ton devoir est de ramener son esprit sur ce flux, de lui apprendre à nommer cela "la vraie vie", et de lui interdire de
s'interroger sur le sens qu'il attribue au mot "vrai".
Rappelle-toi qu'il n'est pas, comme toi, un, pur esprit. N'ayant jamais été un homme (ô l'incommensurable avantage de l'Ennemi !), tu ne peux te figurer à quel point celui-ci est
esclave du quotidien. L'un de mes sujets, athée authentique, lisait un jour au British Museum, lorsque je vis ses pensées prendre tout à coup un cours désastreux; à ce moment, l'Ennemi
se tenait à ses côtés. Déjà, je voyais compromis vingt ans de labeur. Si j'avais perdu la tête, entamé une discussion, ma défaite était consommée. Mais je ne suis pas si sot. Je frappai
instantanément sur ce que je tenais le mieux en main et suggérai qu'il devait être l'heure de déjeuner. L'Ennemi riposta vraisemblablement (tu sais que nous ne pouvons jamais entendre
complètement ce qu'Il leur dit) en affirmant que ce qui se passait importait davantage qu'un repas. Ce devait être, sans doute, le sens de son intervention, car lorsque je murmurai : «
C'est même bien trop important pour s'y attaquer en fin de matinée », le visage du sujet s'éclaira visiblement.
Et quand j'ajoutai : « Mieux vaut y revenir après le déjeuner, l'esprit frais », il avait presque passé la porte. Dans la rue, la partie était gagnée. Je lui montrai un vendeur de
journaux qui criait l'édition de midi et un autobus en pleine course. Avant qu'il eût atteint, le bas de l'escalier, je l'avais installé dans la certitude que, quelles que fussent les
idées bizarres qui passent dans la tête d'un homme enfermé avec ses livres, une bonne tranche de "vraie vie" (il désignait ainsi le vendeur de journaux et l'autobus) démontrait
l'absurdité de "tout ce genre de choses". Conscient de l'avoir échappé belle, il parlait volontiers, plus tard, de « ce besoin confus d'actualité qui est notre suprême sauvegarde contre
les aberrations de la logique pure ». Il est maintenant en sécurité dans la maison de Notre-Père-des-Enfers. [...]
Ton oncle affectionné
SCREWTAPE
Mon cher Wormwood,
J'apprends avec un extrême déplaisir que ton sujet est devenu un chrétien. Ne caresse pas l'espoir d'échapper au châtiment d'usage; si tu étais dans un
meilleur état d'esprit, tu ne le souhaiterais même pas. En attendant, il nous faut tirer de ces circonstances le parti le plus acceptable. Ne désespérons pas: des centaines de convertis
nous sont revenus, après un bref séjour dans le camp de l'Ennemi. Toutes les habitudes physiques et mentales de ton sujet nous sont encore favorables [...]
Appuie sur les déceptions, sur les contrariétés que ton sujet ne pourra manquer de rencontrer durant ses premières semaines de vie d'église. L'Ennemi permet cette déconvenue, au seuil
de tous les efforts humains. On la retrouve chez le garçon, enchanté par la lecture des Histoires tirées de l'Odyssée, lorsqu'il se met sérieusement à l'étude du grec; chez les amoureux
quand, mariés, ils apprennent à vivre ensemble. Elle se manifeste, dans tous les domaines, lors du passage du rêve à la réalité. L'Ennemi prend ce risque car, par un étrange caprice, Il
entend faire de l'affreuse vermine humaine ce qu'Il appelle son peuple « libre » d'adorateurs et de serviteurs. Dans sa manie d'unir le monde spirituel à celui des bêtes à deux pattes,
Il emploie même le mot d'« enfants » ! Comme Il désire leur libération, Il se refuse à les porter jusqu'au but qu'Il a placé devant eux; Il les laisse « se débrouiller tout seuls ». Et
c'est là qu'intervient notre chance, mais aussi, rappelle-toi bien, notre péril. Car, s'ils parviennent à dépasser ce stade initial de sécheresse, ils seront bien moins soumis à leurs
émotions et plus difficiles à tenter.
Je ne t'ai parlé jusqu'ici que de ceux de ses voisins qui n'offrent prise à aucune critique véritable. Mais, bien entendu, si ton sujet sait que la dame au chapeau absurde est une
joueuse de bridge acharnée, que l'homme aux bottes qui grincent est un vieil avare, ta tâche se trouvera considérablement simplifiée. Veille alors à ne pas laisser pénétrer dans son
esprit cette insidieuse question : « Puisque, tel que je suis, je puis me considérer comme un chrétien, pourquoi les défauts de mes voisins prouveraient-ils que leur religion est
hypocrite et toute conventionnelle ? »
Tu peux te demander s'il est possible d'écarter une pensée aussi évidente d'un cerveau humain. Oui, Wormwood, certainement. Manœuvre-le bien et cette idée ne l'effleurera même pas. Il
séjourne depuis trop peu de temps dans le camp de l'Ennemi pour avoir la moindre humilité. Les paroles qu'il prononce, même à genoux, sur son état de péché, sont pur langage de
perroquet. Dans son tréfonds, il a la conviction de s'être ouvert un crédit très favorable dans le Grand-Livre de l'Ennemi, puisqu'il s'est laissé convertir; il pense faire preuve de la
plus vraie humilité en condescendant à s'asseoir parmi des gens aussi ordinaires et prétentieux. Garde-le dans ces dispositions aussi longtemps que tu le pourras.
Ton oncle affectionné
SCREWTAPE
Last Update: 23-10-2011
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