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Samedi 14 février 2009 6 14 /02 /Fév /2009 22:50
croisades
Quelques remarques préliminaires

Le thème des croisades est un sujet sensible" parce que souvent alourdi par des présupposés idéologiques, c'est-à-dire par des jugements de valeur soit positifs, soit négatifs, "hérités" de l'éducation, plus particulièrement du bagage scolaire. Il y a donc beaucoup de chances que sa simple évocation par le titre de cet article ait pu susciter la réaction du chasseur qui tire sur tout ce qui bouge. Vous connaissez sans doute cette anecdote.

Un chasseur part en forêt pour chasser le sanglier. Voici qu'il aperçoit quelque chose qui bouge derrière un buisson au pied d'un arbre. Il croit que c'est un sanglier. Sans même attendre pour s'en assurer, il décharge son fusil en direction de ce buisson. Quand il s'approche pour ramasser la dépouille de l'animal, il se rend compte -trop tard- qu'il a tué un jeune scout !

Cette réaction du chasseur impulsif, certaines personnes l'ont également en assistant à des conférences -ou même simplement en écoutant des propos- dont ils croient deviner déjà l'orientation. Ils n'attendent donc pas les explications du conférencier ou de l'interlocuteur pour s'en assurer. Se croyant en droit d'anticiper sur une conclusion qui n'a pas encore été prononcée, ils tirent sur le conférencier ou sur celui dont ils ont interprété les propos avant même de les avoir complètement entendus et analysés. Ils ne tirent peut-être pas tous avec un fusil -encore que l'on puisse citer le cas de gens fanatiques ou fanatisés qui ont tué leur prochain en s'imaginant servir Dieu ou rendre service à l'Église de cette façon- mais qu'en est-il des assassinats moraux ?

On se lève au cours d'une conférence pour s'en prendre au conférencier en jetant des soupçons sur ce qu'il va dire, sur ses intentions et même sur sa personne. Cette méthode obtient que les assistants vont, pour le restant de la conférence, regarder le conférencier avec les lunettes de l'intervenant. Une variante de cette méthode consiste à ne pas intervenir, mais à publier un tract de mise en garde. En tout état de cause, ceux qui ont la réaction du chasseur impulsif disent ensuite qu'ils avaient cru "reconnaître la musique" comme leur homologue grossier en forêt disait avoir cru distinguer un sanglier. À moins de vouloir passer pour un chasseur impulsif, attendez donc toutes mes explications et surtout ma conclusion.

Enfin, lorsque nous y serons, je vous conseille d'avoir à l'esprit quelques remarques de Jacques-Bénigne Bossuet (1627-1704), évêque de Meaux, auteur classique surnommé "l'aigle de Meaux" à cause de l'élévation de sa pensée. Ces remarques, fort judicieuses, il les a consignées pour notre gouverne dans son ouvrage De la connaissance de Dieu et de soi-même. En voici donc de brefs extraits (chap. I, De l'âme, § XVI, Ce que c'est que bien juger).

Écoutons Bossuet

« La vraie perfection de l'entendement est de bien juger. Juger, c'est prononcer au dedans de soi sur le vrai et sur le faux ; et bien juger, c'est y prononcer avec raison et connaissance. C'est une partie de bien juger que de douter quand il faut. Celui qui juge certain ce qui est certain, et douteux ce qui est douteux, est un bon juge. [...] Être attentif à un objet, c'est l'envisager de tous côtés ; et celui qui ne le regarde que du côté qui le flatte, quelque long que soit le temps qu'il emploie à le considérer, n'est pas vraiment attentif. C'est autre chose que d'être attaché à un objet, autre chose d'y être attentif. Y être attaché, c'est vouloir, à quelque prix que ce soit, lui donner ses pensées et ses désirs, ce qui fait qu'on ne le regarde que du côté agréable ; mais y être attentif, c'est vouloir le considérer pour en bien juger, et pour cela connaître le pour et le contre. [...]

La cause de mal juger est l'inconsidération, qu'on appelle autrement précipitation. Précipiter son jugement, c'est croire ou juger avant que d'avoir connu. Cela nous arrive, ou par orgueil, ou par impatience, ou par prévention, qu'on appelle autrement préoccupation. Par orgueil, parce que l'orgueil nous fait présumer que nous connaissons aisément les choses les plus difficiles, et presque sans examen : ainsi nous jugeons trop vite, et nous nous attachons à notre sens, sans vouloir jamais revenir, de peur d'être forcés à reconnaître que nous nous sommes trompés. Par impatience, lorsqu'étant las de considérer, nous jugeons avant que d'avoir tout vu. Par prévention, en deux manières : ou par le dehors, ou par le dedans. Par le dehors, quand nous croyons trop facilement sur le rapport d'autrui, sans songer qu'il peut nous tromper, ou être trompé lui-même. Par le dedans, quand nous nous trouvons portés, sans raison, à croire une chose plutôt qu'une autre.

Le plus grand dérèglement de l'esprit, c'est de croire les choses parce qu'on veut qu'elles soient, et non parce qu'on a vu qu'elles sont en effet. C'est la faute où nos passions nous font tomber. Nous sommes portés à croire ce que nous désirons et ce que nous espérons, soit qu'il soit vrai, soit qu'il ne le soit pas. [...] Et comme nous voulons toujours plier la raison à nos désirs, nous appelons raison ce qui est conforme à notre humeur naturelle, c'est-à-dire à une passion secrète qui se fait d'autant moins sentir, qu'elle fait comme le fond de notre nature. [...]

Nous voyons aussi clairement par les choses qui ont été dites, que la paresse, qui craint la peine de considérer, est le plus grand obstacle à bien juger. [...] On ne peut surmonter tant de difficultés qui nous empêchent de bien juger, c'est-à-dire de reconnaître la vérité, que par un amour extrême qu'on aura pour elle, et un grand désir de l'entendre. De tout cela, il paraît que mal juger vient très souvent d'un vice de volonté.

L'entendement, de soi, est fait pour entendre ; et toutes les fois qu'il entend, il juge bien. Car s'il juge mal, il n'a pas assez entendu ; et n'entendre pas assez, c'est-à-dire n'entendre pas tout dans une matière dont il faut juger, à vrai dire, ce n'est rien entendre, parce que le jugement se fait sur le tout. [...] Nul homme ne veut se tromper ; et nul homme aussi ne se tromperait, s'il ne voulait des choses qui font qu'il se trompe, parce qu'il en veut qui l'empêchent de considérer et de chercher la vérité sérieusement. De cette sorte, celui qui se trompe, premièrement n'entend pas son objet, et secondement, ne s'entend pas lui-même, parce qu'il ne veut considérer ni son objet, ni lui-même, ni la précipitation, ni l'orgueil, ni l'impatience, ni la paresse, ni les passions et les préventions qui la causent.»

Et Léon XIII...

Plus près de nous, le pape Léon XIII devait sûrement avoir à l'esprit ces principes de morale quand il écrivait à propos de l'étude de l'histoire de l'Église (8 septembre 1889) :
« Un historien a le devoir de ne camoufler aucune épreuve dont l'Église eut à souffrir à cause des fautes de ses enfants et parfois même à cause de celles de ses prélats. »
œAutrement dit : il faut établir la vérité, rien que la vérité, toute la vérité. L'apologétique est au service de la doctrine de foi, non des personnes qui la professent, à savoir nous tous qui avons le triste pouvoir de nous en écarter en esprit et dans les faits. N'en déplaise donc à certaines personnes au zèle intempestif, l'apologétique ne peut devenir une entreprise de blanchiment des péchés commis, pas même ceux des hommes d'Église, et il est d'ailleurs vain de vouloir briser ce miroir du passé qu'est l'histoire dûment attestée.

Si j'ai tenu à faire ces citations à l'appui de mes remarques préliminaires, c'est parce que vous allez probablement tous recevoir un choc culturel dans un sens ou dans l'autre, selon que dans votre monde imaginaire, hérité de votre passé scolaire, vous regardiez les croisades comme une épopée positive et enthousiasmante, ou tout au contraire négative et décevante du point de vue moral. En réalité, c'est la vérité qui importe. La vérité des faits établis. Elle n'est pas nécessairement immaculée, pas plus qu'elle n'est obligatoirement souillée. Elle est tout simplement ce qu'elle est : la vérité.

Qu'en est-il donc des croisades ?

Toute entreprise humaine peut être envisagée tantôt sous l'angle de l'intention (ou des intentions) qui y préside(nt) de façon manifeste, tantôt sous l'angle de sa finalité affichée (pas forcément identique) et tantôt sous l'angle des moyens mis en œuvre (qui peuvent être déviants par rapport au but officiellement poursuivi et changer ainsi la nature de l'entreprise). Pour répondre valablement à la question posée dans le titre de cet article, il y a donc lieu d'examiner attentivement ce que furent en réalité les croisades à ce triple point de vue, qui ne se ramène pas nécessairement à un seul pour chacune de ces entreprises historiques.

Mes sources, ce ne sont pas les livres d'histoire, ni les manuels scolaires, ni les bouquins à sensation dont on fait des films à l'avenant.  Mes sources, ce sont les documents d'époque évalués dans leur contexte respectif et désignés par les historiens comme "sources primaires", parmi lesquelles certains vestiges archéologiques, les archives des autorités politiques d'alors, les annales, les chroniques -aussi bien les orientales que les occidentales d'ailleurs-, les bulles pontificales, ainsi que les descriptions et les exhortations dans les actes conciliaires du Moyen Âge. Pendant une dizaine d'années, j'ai eu l'occasion de m'y instruire et de rectifier en même temps dans mon esprit un certain nombre d'idées précédemment reçues.

Maintenant, ma conviction est faite : sur les croisades comme sur une foule d'autres sujets, l'histoire «politiquement correcte» présentée ordinairement dans les manuels scolaires et dans les syllabus pour étudiants n'est pas correcte du tout. Ce n'est pas seulement du déjà vu : c'est du pain rassis trempé dans une soupe idéologique. Si l'on veut se dégager de ce carcan obscurantiste et ancrer son esprit dans la réalité du passé, il faut avoir la volonté d'accéder à la pleine lumière sur de nombreux événements. On n'y parvient pas en faisant l'économie des renseignements fournis par des sources pertinentes.

Commençons par écarter quelques préjugés courants. Contrairement à ce qu'on peut lire un peu partout, les croisades n'ont pas été de rageuses expéditions d'un continent agressif inspiré par le christianisme. Bien au contraire : pendant plusieurs siècles, l'Europe avait dû endurer des invasions et diverses incursions barbares, c'est-à-dire au sens péjoratif qu'évoque ce qualifiatif : dévastatrices sans le moindre égard. On tuait, on pillait, on incendiait, on violait. Quand il n'y avait pas assez de femmes pour satisfaire la passion débridée à la recherche de sensations fortes, on s'en prenait aux jeunes garçons et même aux animaux domestiques ou de ferme. Qui donc s'en rendait responsable ? Après les invasions de hordes germaniques parmi lesquelles les Vandales ont établi une réputation qui a traversé les siècles, il y eut celles des Huns, des Vikings et des Sarrasins. Ce n'étaient pas de braves garçons, mais des dévoyés sanguinaires et brutaux, sans le moindre scrupule pour autrui, ni de respect pour les biens spirituels ou matériels. Tout ce qui se trouvait sur leur passage devait subir leur bon plaisir égocentrique et criminel.

La population européenne christianisée en a eu finalement assez. Il y a eu consensus pour que la légitime défense ne consistât pas seulement dans le bouclier levé, mais aussi dans la riposte préventive de nouvelles agressions. Il y eut donc des expéditions collectives à caractère dissuasif en direction de l'Orient. Elles étaient destinées en tout premier lieu à protéger les pèlerins en Terre Sainte. Aussi des escortes de moines-soldats accompagnaient-elles les caravanes. Il faut savoir que les Ordres croisés ont connu une existence parallèle aux croisades et qu'à côté de leur fonction défensive, il y avait leur fonction hospitalière et leur fonction spirituelle d'aumôneries, dont purent bénéficier tous les habitants de la Palestine sans exception.

Avec l'intention de dégager de toute oppression les Chrétiens dans Jérusalem occupée par les cavaliers d'Allah, les croisés en provenance de diverses nations et organisés en petites armées de libération ont finalement réussi à conquérir une bonne partie du Levant. Pendant qu'ils guerroyaient là-bas, les Musulmans devaient évidemment renoncer à leurs habituelles incursions en Europe. Ainsi donc, les croisades furent des expéditions à la fois libératrices et préventives, grâce auxquelles notre continent a connu assez de paix au dehors pour un extraordinaire épanouissement culturel au dedans. Il y eut certes, comme dans toute entreprise humaine, plusieurs ombres. Il y a eu des chevaliers félons, il y a eu des barons aventuriers et querelleurs, il y a eu des clercs assoiffés d'or et d'argent, il y a même eu quelques croisades déviées ou ratées, précisément en raison de ces vices. Quand les conseillers de films "historiques" font l'amalgame pour dénigrer tout le passé médiéval et diaboliser les croisades comme telles, ils s'inscrivent manifestement dans l'optique des modernistes : ils donnent aux idées, aux fantaisies et aux romances la prééminence sur les faits établis. Ainsi, pour le film "Kingdom of heaven". Voyons cependant de manière plus détaillée ce qu'il en a été exactement.

Les motivations et le contexte historique

Tout d'abord, en ce qui concerne les motivations ou intentions manifestes, qui plongent leurs racines dans la situation pénible et multiséculaire d'avant les croisades, il y a lieu d'observer qu'elles apparaissent à la faveur d'un concours de circonstances. Depuis la chute de l'empire romain d'Occident jusqu'aux alentours de l'an 1000 de notre ère, les pays européens furent le théâtre d'attaques incessantes de toutes parts. Bien qu'elles aient été repoussées, ou que les envahisseurs aient été intégrés par l'octroi de terres et bientôt par leur conversion au christianisme, comme ce fut le cas des Normands, il a fallu la menace constante de l'Islam conquérant pour mobiliser finalement à peu près tout le monde en nos pays.

L'empire romain d'Orient réussit certes à contenir l'avancée des Musulmans jusqu'en 1453, mais en perdant toujours plus de territoire au fil des siècles. Depuis l'Hégire (622), l'Islam n'avait fait que gagner du terrain : après l'Arabie et tout le Moyen Orient, ce fut l'Égypte et tout le nord de l'Afrique, puis la péninsule ibérique et enfin le sud de la France actuelle, jusqu'à ce que Charles Martel leur inflige une défaite à Poitiers (732) et que l'empereur Charlemagne les refoule définitivement en Espagne pour les y contenir par des places fortes en Catalogne (785). Ladite "reconquista" ou reconquête chrétienne avait commencé. Elle sera longue, puisque Tolède (Toledo) ne sera reconquise qu'en 1085 par Alphonse VI. Quant à l'émirat de Cordoue (Cordova), il ne tombera en des mains chrétiennes qu'en 1236. Pour que le dernier bastion du royaume musulman campé autour de la ville de Grenade (Granada) soit pris, il faudra attendre l'année 1492.

Dans l'entretemps, les Sarrasins s'étaient emparés du sud de l'Italie, de la Sicile, de la Sardaigne et de la Corse. Sur la côte d'Azur de la France actuelle, ils avaient des bases comme à La Garde-Freinet près de St-Tropez. Ils contrôlaient toute la région et cela, jusqu'aux défilés des Alpes. Un massif montagneux dans la contrée s'appelle encore aujourd'hui le "massif des Maures". Comme il n'y avait encore aucune contre-offensive performante, personne n'échappait à leur brigandage : en 972, Majolus, Père abbé de Cluny, fut fait prisonnier et rançonné. Les actuelles côtes françaises et italiennes, que l'on nomme respectivement la "Côte d'Azur" et la "Riviera", seront encore longtemps pillées par ces visiteurs indésirables. Ce n'est qu'en 1016, lorsque les villes italiennes de Pise (Pisa) et de Gènes (Genova) consentiront à unir leurs forces pour bouter les Musulmans dehors, que l'histoire commença enfin à prendre une autre tournure. Entre 1022 et 1070, la Corse et la Sardaigne redevinrent des îles chrétiennes. Bientôt, les descendants de Normands convertis partirent reconquérir la Sicile, d'abord pour le compte des Byzantins et ensuite pour leur propre compte.

C'est ainsi que l'un d'eux, Robert Guiscard, deviendra successivement maître de l'Apulie, de la Pouille, de la Calabre et de la Sicile. Avançant vers le nord, il se heurta aux troupes pontificales qui défendaient le Patrimonium Petri et leur infligea même une défaite à Civitella (1053). Lors de cette bataille, le pape Léon IX fut fait prisonnier, mais un accord fut bientôt trouvé par l'octroi de l'investiture des territoires conquis. Ensuite, comme le Saint-Siège était désireux de se couvrir vers le sud contre Byzance qui venait tout juste de se séparer de Rome (1054), le pape Nicolas II estima opportun de s'allier formellement aux Normands par un lien féodal lors du concile de Melfi (1059). La reconquête de la Sicile fut pratiquement achevée par la prise de Palerme (1072).

En Afrique du nord, où la population avait, peut-être plus qu'ailleurs, été massivement islamisée, la relative tolérance envers les Chrétiens irréductibles ou pèlerins avait connu des hauts et des bas. Il en était de même en Palestine. Les Arabes avaient pris Jérusalem aux Byzantins en 638, mais s'intéressaient beaucoup au commerce avec les pèlerins chrétiens pour écouler les épices et divers produits manufacturés par une kyrielle de grands et petits commerçants. On ne peut donc affirmer qu'il y avait une persécution. Cependant, deux faits conjugués vont modifier le comportement des Musulmans. Venant d'Afrique du nord, les Fatimides avaient remplacé la dynastie des Ikchidides en Égypte et fondé Le Caire (968).

Avec Al Hakim, calife qui n'était pas sounite, mais chiite, les Chrétiens seront systématiquement persécutés de 996 à 1021. Ce redoutable Musulman ira même jusqu'à détruire les Lieux Saints dans Jérusalem en l'an 1009. Dans l'entretemps, du côté de l'Orient, un changement était également intervenu : la dynastie des Abbasides (capitale Bagdad) qui avait remplacé la dynastie des Omeyyades (capitale Damas) depuis 750, avait été progressivement infiltrée par les Turcs, que l'on trouve dès le début du XIème siècle comme gouverneurs ou détenteurs du pouvoir de fait un peu partout. Dès 1055, les califes abbasides de Bagdad s'avèrent même être dans la dépendance des sultans turcs, qui s'émancipaient en sultanats avec une volonté très marquée d'expansion.

Bientôt, les Chrétiens vont se trouver comme des cibles de prédilection au milieu d'un affrontement sanglant entre deux fanatismes islamiques, celui venant de l'Afrique du nord et celui venant de l'Asie mineure. En 1070, les Turcs foncent vers l'Égypte, pillent Le Caire et incendient la bibliothèque. Il s'ensuit un massacre de Musulmans entre eux. En 1071, ils prennent Jérusalem aux Fatimides d'Égypte et écrasent les Byzantins à Mankizert. Ils détruisent le royaume d'Arménie et provoquent une fuite massive des Arméniens survivants vers les montagnes du Taurus, où une "petite Arménie" est fondée dans les vallées qui convergent vers la Cilicie. Les Turcs rognent le territoire des Byzantins pour n'en laisser finalement qu'une large bande côtière le long des rivages d'Asie mineure. En 1074, ils prennent Nicée et menacent Nicomédie, tout près de la côte face à Constantinople. En 1076, ils prennent Damas et en 1077, ils reprennent Jérusalem où les Fatimides d'Égypte étaient revenus. Il s'ensuit un nouveau massacre de Musulmans entre eux. Enfin, en l'année 1085, les Turcs s'emparent d'Antioche et en 1088 d'Édesse. Ainsi donc, en peu de temps, les Turcs étaient devenus les maîtres en Palestine, en Syrie, en Mésopotamie et dans une bonne partie des territoires byzantins. Ils étaient parvenus à neutraliser le calife de Bagdad et à faire retrécir sérieusement l'empire romain d'Orient.

Dans ces conditions de vie épouvantables, les Chrétiens se voyaient menacés de toutes parts. Les pèlerinages étaient devenus quasiment impossibles, à moins de vouloir s'exposer à l'emprisonnement, à des sévices et, si pas à la mort en cas de refus de conversion à l'Islam, du moins au paiement d'une rançon afin d'être libéré et de pouvoir quitter le pays. Ainsi donc, expulser les gens et les renvoyer chez eux après les avoir malmenés, ce n'est pas une façon de faire d'origine chrétienne : historiquement, l'initiative en revient aux Musulmans. On devine l'aspiration à la délivrance du joug islamique. En outre -et contrairement à cette légende que les manuels scolaires continuent à diffuser erronément- l'épopée des croisades n'est pas une entreprise militariste imaginée par un successeur de saint Pierre.

C'est en effet l'empereur byzantin Alexis I Comnène qui, malgré le schisme récent, avait lancé en 1095 un vibrant appel au pape pour le supplier d'inviter tous les Chrétiens d'Occident à envoyer de l'aide à l'empire romain d'Orient contre les Turcs envahisseurs et pour la délivrance des Lieux Saints. Cet appel venait à point nommé : le pape Urbain II, ci-devant Père abbé de Cluny en conflit avec l'empereur Henri IV, avait été chassé de Rome et remplacé par l'antipape "Clément III". En invitant toute la Chrétienté, lors du synode de Clermont (1095), à organiser une croisade de libération, il pouvait espérer faire en même temps l'unanimité autour de sa personne. En fait, c'est bien ce qui se passa. De plus, Urbain II pouvait y voir l'occasion de renouer avec Constantinople et de mettre fin au schisme.

L'extraordinaire engouement pour l'idée de croisade chez les gens de toute condition s'explique certes par le désir d'en finir une fois pour toutes avec la menace islamique constante, mais aussi par la ferveur religieuse, fruit de l'impulsion réformatrice de l'abbaye de Cluny depuis plus d'un siècle et des débuts prometteurs de la réforme grégorienne visant en premier lieu la sanctification du clergé et, par lui, du peuple. Il se fait aussi que, depuis l'an 1000, il y avait eu moins de famines et de mortalité infantile qu'auparavant et ce, notamment grâce à de meilleures méthodes en agriculture. Il en était résulté un accroissement notable de la population. Recherchant les affrontements avec des adversaires réels, chevaliers et barons habitués aux tournois étaient en quête d'aventures sous d'autres cieux.

Voilà donc pour les motivations, l'une n'empêchant d'ailleurs pas l'autre, le motif officiel de la croisade étant la délivrance des Lieux Saints et des Chrétiens d'Orient de l'oppression musulmane.



 

Last Update: 24-10-2011

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